Quelques conseils en matière de rédaction

I

L y a de grands classiques dans les erreurs et imprécisions récoltées dans les milliers de pages de copies que j'ai eu l'occasion de corriger. Je communique en retour ces quelques indications, qui permettront peut-être aux suivants de rendre leurs textes plus convaincants.

Le plus grand conseil à vous donner est de commencer la rédaction bien avant la date de remise: une dernière lecture quelques jours après avoir terminé le texte permet d'en voir toutes les scories.

Jean-Christophe Beumier

1. La structure

1.1 La phrase
1.2 Le paragraphe
1.3 La ponctuation
1.4 La mise en évidence

2. Le style

2.1 Répétitions et pléonasmes
2.2 Les grandes idées vagues
2.3 Qui parle?

3. La grammaire

3.1 Les temps
3.2 L'accord du participe passé
3.3 Les adjectifs numéraux et ordinaux

4. Les mots

4.1 Les capitales
4.2 Le trait d'union
4.3 Les doublets problématiques

Dernière modification: 2016.11.20

1. La structure

Le langage écrit est assez différent du langage parlé, ne serait-ce que parce que l'intonation y est peu présente. Lorsqu'il s'agit de textes argumentés, il convient de soigner particulièrement sa structure.

1.1 La phrase

Une phrase contient en général un verbe conjugué, le plus souvent à l'indicatif. Il existe des phrases simple, de type sujet - verbe - compléments, et des phrases plus complexes, réunissant propositions principales et subordonnées:

Dominique joue à la marelle, tandis que Camille lit un roman.

L'exemple ci-dessus ne constitue qu'une seule phrase, qu'il n'est pas possible de couper en deux. L'exemple suivant est donc fautif:

«Dominique joue à la marelle. Tandis que Camille lit un roman.»

car certaines phrases commencent par «Tandis», en acceptant une suite:

Dominique joue à la marelle. Tandis que Camille lit un roman, Dominique l'interpelle.

Cette erreur est souvent due à l'idée reçue que les phrases courtes forment un texte plus lisible. C'est peut-être vrai pour des textes destinés au grand public, mais il faut accepter l'idée qu'un texte scientifique n'est ni un roman policier, ni un article de journal: les descriptions et les raisonnements y sont plus complexes et doivent être plus précis.

1.2 Le paragraphe

La division d'un texte en paragraphes l'aère et le structure. Un paragraphe contient le plus souvent un enchaînement de plusieurs phrases qui développent une idée: revenir à la ligne à chaque fin de phrase rompt le fil de l'argumentation. Les paragraphes sont détachés les uns des autres par une demi-ligne (format » paragraphes » espacement dans LibreOffice) ou une simple ligne.

Évitez les listes: elles sont rarement plus qu'une accumulation d'éléments sans liens. De la même manière qu'il y a une différence entre une liste de courses et une recette de cuisine, une liste ne rendra jamais une argumentation. Par exemple:

n'est pas un syllogisme, mais un agrégat de trois propositions qu'il est possible d'interpréter de différentes manières:

Vous pouvez trouver des listes dans des documents pédagogiques, mais en tant que récapitulatifs, par exemple pour une série d'exemples ou de règles.

1.3 La ponctuation

La phrase normale Sujet - Verbe - Compléments d'objet ne comprend pas de virgule

La mère de Dominique donne une pomme à Camille.

La proposition subordonnée n'est pas détaché de la principale par un point ou une virgule:

Je répète avec force que l'orthographe est la politesse du rédacteur.

sauf si j'insiste sur ma conviction et que je place «avec force» entre virgules:

Je répète, avec force, que l'orthographe est la politesse du rédacteur.

Les virgules peuvent servir à ajouter une précision:

La grammaire permet, et continuera à permettre, de s'exprimer plus clairement.

Les virgules servent également à donner une valeur explicative à une proposition relative:

Les points de suspension (...) sont nécessairement trois, ne sont pas précédés d'une virgule et ne suivent pas etc.:

Les titres ne terminent ni par un point ni par deux points.

Un texte scientifique utilise rarement les points d'interrogation et moins encore d'exclamation.

1.4 La mise en évidence

Il est parfois nécessaire d'insister sur un mot ou sur une locution.

Les guillemets permettent de signifier une distanciation face à un mot ou à un groupe de mots. Ne les utilisez pas pour montrer votre scepticisme ou votre ironie, mais réservez-les aux citations ; l'italique est à ce moment inutile. L'expression «entre guillemets» est réservée au discours oral.

L'italique est classiquement utilisé pour marquer les mots étrangers ou les locutions latines. Il permet aussi d'indiquer que le mot est utilisé dans une acception particulière, que vous aurez pris soin de définir à la première occurrence.

Laissez le gras, le souligné et la couleur aux publicitaires: votre lectorat attentif est capable de comprendre par lui-même ce qui est important dans votre texte.

2. Le style

2.1 Répétitions et pléonasmes

J'ai tenté de définir la problématique dans cet exemple:

La langue française n'aime ni la répétition ni le pléonasme. Celui-ci (c'est-à-dire le terme le plus proche, le dernier cité: «pléonasme») est une expression contenant une idée redondante tandis que celle-là (le terme le plus éloigné, le premier cité: «répétition») est la réutilisation du même terme. Vous pouvez également utiliser «la première» et «le dernier» si «celui-ci» et «celle-là» ne vous semblent pas intuitifs.

Pour la clarté du texte, une répétition peut être incontournable et est préférable à un mauvais synonyme ou à une imprécision. Il est par ailleurs normal de réutiliser dans une section les mots de son titre.

Les pléonasmes sont par contre à éviter car ils trahissent un manque de maîtrise du français:

2.2 Les grandes idées vagues

Attention aux idées rebattues, aux poncifs incertains...

«La prostitution, le plus vieux métier du monde...»

«La violence existe depuis la nuit des temps!»

Ces introductions font peut-être de l'effet dans un dossier d'hebdomadaire de choc, mais ces affirmations sont invérifiables et très imprécises. La première utilise imprudemment le terme «métier» pour des sociétés probablement moins spécialisées que la nôtre. Et aucune des deux ne se risque à dater le début du phénomène: cette «Nuit des Temps» ou le début du monde humain donnent le choix entre la domestication du feu il y a 450.000 années, l'arrivée de l'homo sapiens sapiens il y a 200.000 ans, de l'homme moderne dit de Cro-Magnon il y a 30.000 ans, la révolution néolithique il y a 10.000 ans ou l'invention de l'écriture et le début de l'histoire il y a 5.000 ans... dans quelques régions du monde.

Les questions rhétoriques reflètent souvent une incapacité d'affirmer clairement une position. Le rédacteur d'un texte argumenté doit prendre ses responsabilités, quitte à accepter qu'il est impossible de trancher la question ou donner les limites actuelles de la compréhension. Voici un texte qui fait «pensé» mais bien plus flottant que le paragraphe précédent:

On dit souvent que la prostitution est «le plus vieux métier du monde» et qu'elle remonte à la «Nuit des Temps». Mais que peut vouloir signifier un métier pour des sociétés probablement très différentes des nôtres? Et que signifie donc cette curieuse expression «la Nuit des temps»? S'agit-il du moment de la découverte du feu, il y a quelques 450.000 années? Ou de l'arrivée de l'homo sapiens sapiens il y a 200.000 ans? Ou de l'émergence de l'homme moderne, dit de Cro-Magnon, il y a 30.000 ans? Ou de la révolution néolithique il y a 10.000? Ou de l'invention de l'écriture en ~3.000?

La première question à vous poser devrait être: «Vais-je vraiment répondre de façon convaincante à cette avalanche de questions?»

2.3 Qui parle?

Une bonne façon de clarifier un texte lu est d'identifier le locuteur: l'auteur, un contradicteur (parfois imaginaire), «les gens»...

En retour, pensez à bien distinguer dans votre texte la personne qui parle: l'auteur dont vous reprenez le discours, son contra­dicteur, ou vous-même. Le pronom personnel «On» peut représenter beaucoup de monde: «les gens», vous-même (valant pour le «nous» de modestie), éventuellement en association avec votre lecteur, la communauté scientifique... et devrait donc le plus souvent être remplacé.

3. La grammaire

3.1 Les temps

Il y a beaucoup de confusion entre «~ai» (prononcé «é») et «~ais» ou «~ait» (prononcé «è»). Veuillez donc noter les différences de graphie, en tout cas pour les verbes en «~er»:

IndicatifConditionnel
Passé s.ImparfaitFuturPrésent
Jeaimaiaimaisaimeraiaimerais
Tuaimasaimaisaimerasaimerais
Elle/ilaimaaimaitaimeraaimerait
Nousaimâmesaimionsaimeronsaimerions
Vousaimâtesaimiezaimerezaimeriez
Elles/ilsaimèrentaimaientaimerontaimeraint

3.2 L'accord du participe passé

Avec être: s'accorde en genre et en nombre avec le sujet, comme s'il s'agissait d'un attribut.

Avec avoir: s'accorde en genre et en nombre avec l'objet direct s'il est placé avant

Attention au pronom «en», qui est n'a ni genre ni nombre:

Les verbes pronominaux reprennent la règle avec avoir

Les verbes pronominaux sans fonction logique s'accordent comme avec être

Laissé ou fait + infinitif reste invariable

Le pronom personnel «se», objet direct, se rapporte à l'infinitif et non à «laissé» ou «fait».

3.3 Les adjectifs numéraux et ordinaux

Les adjectifs numéraux et ordinaux en un mot s'écrivent en général en toutes lettres: un, deux, treize, trente, cent, premier, second, deux pour cent...

Million et milliard varient en nombre, mille est invariable, cent et vingt prennent le pluriel s'il sont multipliés et terminent le nombre: quatre-vingts mots et sept cents lettres. Les numéraux et ordinaux ne prennent un trait d'union qu'entre les dizaines et les unités: quatre cent vingt-et-un, trois mille quatre-vingt-un.

L'orthographe rectifiée de 1990 préconise le trait d'union entre milliers, centaines, dizaines et unités: cent-vingt-trois-mille-quatre-cent-quatre-vingt-sept ; million(s) et milliard(s) restant indépendants.

4. Les mots

4.1 Les capitales

Seuls les substantifs de nationalité prennent une capitale: les Anglais, mais les citoyens anglais. Il ne faut pas mettre de capitale à toute personne appartenant à un groupe particulier: les chrétiens, les prolétaires, les punks, les internautes...

Les institutions, comme l'État, le Palais ou l'Église, prennent une capitale.

Internet, le réseau des réseaux, est un nom propre et, comme celui d'une entreprise, prend une capitale mais aucun article, ce qui permet faire la différence entre Xenon (l'entreprise) et la (voiture automobile) Xenon ou le (vélomoteur) Xenon.

4.2 Les traits d'union

Le trait d'union est utilisé pour couper un mot en fin de ligne, et pour relier un verbe et son pronom personnel sujet postposé:

Est-il arrivé?

Un «t» euphonique est parfois ajouté:

A-t-il été écouté?

«A-t'on» et «a-t'il» sont fautifs, l'apostrophe n'étant utilisée que pour marquer une élision, comme dans «On t'appelle.»

4.3 Les doublets problématiques

«Aussi» signifie «également», sauf en début de proposition, ou il a une valeur conclusive («de ce fait»: