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Radioscopie d'André Malraux

Q

uels étaient les rapports de Malraux (1901-1976) à la religion? Voici une retranscription partielle de la fin de l'interview qu'il a accordée à Jacques Chancel (1928-2014) le 7 mars 1974 (Radioscopie, Radio-France), qui permettra de cerner son agnosticisme et de constater qu'il ne prophétisait nullement un retour du religieux.

Cette interview était orientée vers l'art, l'ancien Ministre de la Culture ayant consacré un livre à Picasso et à son oeuvre. S'il a surtout été question d'art et de culture, de politique au sens large... c'est le dernier quart d'heure qui voit Malraux aborder les sujets plus graves, comme la civilisation, la religion et la mort.


Entrer dans la postérité vous occupe, vous?

Je suis à une époque où on n'est pas très confiant dans la postérité. On en rêve, n'est-ce pas, et puis on en a beaucoup rêvé quand on était jeune, mais actuellement je ne pense pas beaucoup en terme de postérité parce que je pense, avant tout, que nous vivons la fin d'un monde. J'ai plutôt tendance à penser que ça ne disparaîtra pas comme ça. C'est bien étonnant de penser que l'homme qui m'a dit «L'humanité n'abandonne jamais ce qu'elle a trouvé une fois, qu'elle est toujours prête à le retrouver», c'était Trotsky, c'est bien inattendu. Il avait tout de même en partie raison: je crois que l'humanité n'abandonne pas complètement, que les surgeons existent. Néanmoins je crois aussi que nous sommes à la veille - à la veille: dans 50 ans ou un siècle - d'un changement immense. [...]

Comment ressentez-vous le monde aujourd'hui?

Comme en métamorphose violente, éclatante. Ça ne peut pas durer comme cela. Et puis aussi, dans le domaine des connaissances et des sciences, pensez donc un peu à ce qui s'est passé en si peu d'années. Quand Einstein m'avait dit la phrase devenue fameuse: «Le plus extraordinaire, c'est que tout ça a sans doute un sens» et «Il y a plus de chercheurs vivants qu'il n'y en a jamais eu, non pas à une époque de l'humanité, mais que l'humanité n'en a jamais connu», c'est vous dire! [...]

Vous disiez une fois au Père Bockel que j'ai eu l'avantage de recevoir ici: «Nul n'échappe à Dieu.»

C'est lui qui dit ça, c'est-à-dire qu'il interprète dans un sens précis. Ma phrase était beaucoup moins précise, j'avais dit: «N'est pas athée qui veut», ça n'est pas tout à fait la même chose. Et puis, si on pose le problème immense qui est le problème religieux, n'est-ce pas, il faudrait dire d'abord ce que signifie le mot Dieu. [...]

Il y a cette phrase du Général de Gaulle que je voudrais vous rappeller: «Malraux ne croit pas en Dieu, c'est dommage, cela m'arrangerait bien». Que pensez-vous, André Malraux, de cette phrase?

Il dit ça, l'Abbé Bockel, c'est tout de même une sorte de boutade. Maintenant si ce que vous voulez me demander, c'est mon opinion sur la question religieuse – elle est tout à fait précise – j'estime qu'entre la nature de la connaissance et le fait de la transcendance, il y a une rupture absolue, ce qui veut dire que je suis abolument agnostique, et d'ailleurs, pas plus et pas moins que Saint Thomas, qui dirait: «Il n'y a de religion que par la foi». Si vous avez la foi, vous avez la foi, et si vous ne l'avez pas, je crois que toute tentative rationnelle est vouée à l'échec. L'ordre de la transcendance n'est pas de l'ordre de la connaissance. [...]

La mort fait de nous des éternels condamnés...

Je ne sais pas, je dirais qu'elle fait de nous des éternels destins.

Sommes-nous à ce moment-là des combattants dérisoires?

Je ne vois pas pourquoi il y aurait un jugement de valeur, au nom de je ne sais pas quoi. Ou bien vous êtes chrétien alors votre vie n'est pas dérisoire; ou bien vous n'êtes pas chrétien, si vous n'êtes pas chrétien, au nom de quoi serait-elle dérisoire? [...]

Faut-il choisir sa mort?

Sans aucun doute! Il est stupéfiant qu'il n'y ait jamais eu une civilisation qui ait posé la mort comme donnée par cette civilisation elle-même. C'est pour moi un sujet de stupeur. Je ne dis pas du tout qu'il faille, le mot est beaucoup trop impératif, mais je dirais: quand je pense que ça n'a jamais été le cas alors que vous avez eu des modes de vie comme le stoïcisme, je trouve stupéfiant que cela ne se soit pas trouvé.

Vous, André Malraux, vous saurez choisir votre mort?

Qui sait? En tout cas cela ne me gênerait pas.


Pierre Bockel (1914-1995) et André Malraux (1901-1976) se sont rencontrés à la Libération dans la Brigade Alsace-Lorraine, où le prêtre était aumônier. À propos de l'écrivain, il a écrit «André Malraux ou l'agnostique avide de transcendance» in Athéisme et Dialogue, Vatican, 1983, n° 2/3. Voir également Geneviève Laplagne et Michel Cool, «Malraux, la tentation de Dieu» in La Vie, n° 2151, 20-XI-1986, p 18-25, comprenant notamment une biographie de l'écrivain et un entretien avec Pierre Bockel (infos glânées sur Internet).

Qu'il s'agisse du regret du Général De Gaulle, des interprétation de l'abbé Bockel ou de ces deux auteurs catholiques, nous voyons que la tentation de se rallier Malraux était bien grande, quoi qu'il ait pu penser. Rappelons qu'il s'exprime ici une trentaine de mois avant sa mort.